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Et quand il eut dépassé le pont…

« Vendredi soir était projeté au Centre des arts d′Enghien-les-Bains le “Nosferatu” de Murnau (1922) avec un accompagnement musical haut de gamme, puisque le groupe versaillais Turzi était chargé de sublimer, s′il était encore possible, ce chef-d′œuvre de […] ».

Vendredi soir était projeté au Centre des arts d′Enghien-les-Bains le Nosferatu de Murnau (1922) avec un accompagnement musical haut de gamme, puisque le groupe versaillais Turzi était chargé de sublimer, s′il était encore possible, ce chef-d′œuvre de l′expressionnisme allemand. Je n′aurais raté ça pour rien au monde. Et je ne fus pas déçu. Les musiciens, emmenés par Romain Turzi, étaient parfaits, et, pour les meilleurs moments, la chanteuse lyrique Caroline Villain réussissaient à créer une véritable symbiose entre l′image et l′acoustique électro.

C′était la version allemande qui était donnée à voir, donc celle colorisée selon les désirs de Murnau lui-même. On peut lui préférer la version française, en noir et blanc, d′autant que c′est dans celle-ci que figure le célébrissime intertitre « Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre », fruit de l′inspiration d’un obscur traducteur. Le carton original, lui, est un brin moins poétique : « Dès qu′Hutter eut franchit le pont, ses craintes qu’il m′avait confiées ne tardèrent pas à se matérialiser » [« Kaum hatte Hutter die Brücke überschritten, da ergriffen ihn die unheimlichen Gesichte, von denen er mir oft erzählt hat »]. Entre nous soit dit, l′intertitre français mériterait de figurer dans le classement des formules les plus effrayantes, derrière le « Vous qui entrez ici perdez toute espérance » de Dante (La Divine Comédie), et juste devant le « Arrête ! C’est ici l’empire de la mort » qui accueille le visiteur à l’entrée de l’ossuaire des catacombes de Paris. Mais on ne va pas mégoter son plaisir, d′autant que la version colorisée possède elle aussi un charme indéniable, avec ses plans tantôt verdâtres, tantôt ocres, céruléens ou cuivrés.

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C′était mon troisième ou quatrième visionnage du film, pourtant j′avoue que je n′avais jamais prêter autrement attention à l′incroyable lettre codée expédiée par le comte Orlock. On la voit à deux endroits dans le film. La première fois, la caméra s′attarde longuement dessus au moment où le sinistre notaire et agent immobilier du nom de « Knock » la lit dans son cabinet – ce qui laisse à penser qu′il sait la décrypter ; la seconde fois, le spectateur l′entrevoit brièvement lorsque le vampire la tient devant ses yeux exorbités dans son château des Carpates. La lettre est une longue suite de chiffres et de symboles ésotériques assez fascinante. Renseignement pris, cette lettre aurait été écrite selon un véritable code rose-croix. D′ailleurs, la genèse même du film baigne dans les brumes de l’occultisme. Le nom de son producteur, Albin Grau, fondateur de la Prana-Film, apparaît à la fin des années 1920 dans les registres de la Fraternitas Saturni, société hermétique dans la mouvance de l′Ordre du Temple Oriental version Aleister Crowley (voir mon roman Le Serpent de feu). Quand on sait que Grau était non seulement à l′initiative de cette adaptation non autorisée du Dracula de Bram Stoker, mais qu′en outre il en avait supervisé tout l′aspect esthétique (costumes, décor, storyboard et même le maquillage de Max Schreck), on se dit que la présence de cette lettre est loin d′être anodine.

Je donnerais beaucoup pour savoir ce qu′il y a d′inscrit sur ce bout de papier. Qui sait s′il ne s′y trouve pas un message caché ? Secret d′autant mieux protégé qu′il est exposé aux yeux de tous les cinéphiles depuis quatre-vingt dix ans. Comme la lettre volée d′Edgar Poe. Remplacez les Rose-Croix par les Cathares, et pour un peu on se croirait dans La Conspiration des ténèbres, le roman de Theodore Roszak.

À la suite de ce ciné-concert, j′éprouve la furieuse envie de revoir la version de Werner Herzog avec le grand Klaus Kinski dans le rôle initialement tenu par Max Schreck. À noter qu′en 2000 était sorti sur les écrans un film intitulé L′Ombre du vampire de l′américain E. Elias Merhige, qui raconte de manière très romancée le tournage du Nosferatu de Murnau. À l’époque, en effet, une légende – certainement lancée et entretenue par Albin Grau pour promouvoir le film – prétendait que Max Schreck était un véritable vampire, et que Murnau l′avait en fait filmé en train d′accomplir ses basses-œuvres. Willem Dafoe y tient le rôle de Max Schreck/ Nosferatu tandis que John Malkovich interprète celui de F. W. Murnau. Ce film est une curiosité. Il a été édité en DVD chez StudioCanal.

Par Fabrice Bourland

Écrivain, animateur d’ateliers d'écriture, conseiller littéraire, rédacteur

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